Je dois avouer que je m'agace toujours quand on me parle des quatre années de guerre. Surtout quand je suis à l'étranger. Bien sûr, 2022 a marqué un tournant décisif qui a, d'une certaine manière, divisé nos vies en un avant et un après [l’invasion à grande échelle NDT], notamment avec l'arrivée d'une guerre dans ma ville. Mais, mis à part les missiles, les drones, etc., la guerre existait déjà ici, sous d'autres formes.
Comment puis-je penser à « quatre années de guerre » alors que mon mari est devenu soldat il y a onze ans ? Alors que nombre de mes amis et collègues sont devenus des personnes déplacées à l'intérieur du pays parce que leurs maisons ont été occupées il y a douze ans ? Alors que tant d'autres amis et collègues sont devenus soldats, infirmiers de combat, ont été faits prisonniers par les Russes, etc., il y a une éternité ? Alors qu’avant 2022, j'avais réussi à tourner plusieurs documentaires dans l'est de l'Ukraine et à y vivre tant de choses ? Personnellement, j'ai ressenti les émotions les plus fortes concernant la guerre alors que, pour la plupart de mes connaissances, elles « n'avaient pas encore débuté ».
Bien sûr, depuis 2022, l'ampleur des troubles, des pertes et des bouleversements s'est considérablement accrue. Le principal changement réside dans l'expansion considérable de l'insécurité : il n'existe plus aucun lieu sûr en Ukraine. Certes, il est impossible de comparer le quotidien des habitants de l'est et du sud avec celui de certaines régions paisibles de l'ouest du pays. Pourtant, force est de constater que n'importe quelle localité peut être attaquée à l'improviste, et Kyiv, ma ville, est aujourd'hui l'une des cibles privilégiées de l'armée russe. Il me semble également que certains Ukrainiens, même après avoir émigré, ont emporté avec eux le traumatisme de l'insécurité. Mais ceci est un autre sujet, qui mériterait un long débat.
Alors, bien sûr, ces quatre dernières années ont été une épreuve particulièrement difficile. Pourtant, une fois de plus, je suis surprise de ne pas vouloir me souvenir de ce qui s'est passé en février 2022. Bien que je comprenne que, pour beaucoup, si l'on considère la perception émotionnelle des événements, ce jour ait marqué le début de la guerre. Il est clair que, lorsqu'un événement se déroule à l'extérieur, c'est une chose. Lorsqu'il se produit ici même, chez soi, c'en est une autre, complètement différente.
Je suis encore à Copenhague aujourd'hui. Bien sûr, j'irai à la marche locale de soutien à l'Ukraine et je prendrai la parole devant les Danois sur la place. Mais je dois réfléchir attentivement à ce que je vais leur dire… Quelque chose sur ce sentiment d'insécurité qui s'est encore accentué ? Sans doute quelque chose dans ce sens qui devrait trouver un écho auprès des Danois. Mais ce dont je ne parlerai absolument pas, ce sont ces quatre années de guerre en Ukraine. Pour moi, c'est une absurdité, et je suis lasse d'expliquer sans cesse à mes interlocuteurs pourquoi je réagis autant à cette expression.
Texte publié en ukrainien par l'auteure, le 24 février 2026.
Pour poursuivre la réflexion, un texte d'Anna Gin, scénariste à Kharkiv, Le jour qui a tout changé, dans lequel elle expose une lecture différente (du 24 février 2022) de celle d'Iryna Tsilyk. C'est à lire ici.
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