Thierry Birrer - Photoreporter

 

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On n'est jamais assez préparé

Pour mon reportage en Ukraine, le plus long jamais effectué dans un pays en guerre, et quoique la préparation la plus précise n’évite pas le danger d’un missile balistique ou d'un drone Shahed sur le logement que j'occupe, je me prépare dans le moindre détail. Explications.

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Sur la place de l'hôtel de ville de Nikopol en janvier 2025. A l'époque, le rayon d'action des drones FPV était d'une douzaine de kilomètres. Un an plus tard, il est au-delà des trente kilomètres. Or cette inscription se trouve à dix kilomètres des dronistes russes. © Photo Thierry Birrer

Pour un sujet précis, à savoir la réalisation d’un documentaire traitant de comment les Ukrainiens vivent en temps de guerre, je vais parcourir l’Ukraine du nord au sud et de l’est à l’ouest durant plusieurs semaines. S’il n’y a pas de préparation spécifique à avoir quand on est à Ouhjorod, Lviv ou Vinnytsia, respectivement au sud-ouest, au nord-ouest ou au centre du pays,  si ce n’est de ne pas oublier de recharger ses batteries chaque soir, c’est tout autre chose quand je serai à Nikopol, à moins de douze kilomètres de l’armée russe, ou à Zaporizhia ou Kharkiv, à moins de quarante kilomètres. Dans les zones les plus éloignées du front, le danger ne vient "que" des DLRA, les drones à long rayon d’action, et des diverses variantes de missiles. Il faut être un peu fataliste et espérer ne pas se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. A moins de quarante kilomètres du front, c’est tout autre chose. Les drones FPV sont une menace d’autant plus sournoise qu’il n’existe pas d’alerte comme c’est le cas pour les DLRA et les missiles et que les dronistes russes ciblent tout ce qui a trait à la vie civile : magasins, arrêts de bus, véhicules de livraison ou de police, voitures particulières, stations-service, marchés, … A Kherson, ce comportement des dronistes russes est nommé Human Safari, les dronistes ennemis s’entraînant sur les civils avant d’être versés dans des unités militaires. Je ne me rends pas à Kherson – je trouve que c’est trop dangereux – mais je vais passer plusieurs jours à Nikopol, une ville qui présente la particularité de subir en sus et régulièrement, pour ne pas dire quotidiennement, des tirs d’artillerie puisque les obusiers russes sont situés sur la rive opposée, à moins de douze kilomètres.

Cette combinaison au même endroit, de l’artillerie, des drones FPV, des DLRA et des missiles impose quelques précautions. Pour ces endroits spécifiques, j’ai tracé des cartes précises des endroits où je me rends, des cartes au 1/8000e, c’est-à-dire qu’un centimètre sur la carte représente quatre-vingts mètres dans la réalité. Des cartes encore plus précises des quartiers où je loge, jusqu’au 1/4000e. Je possède une copie numérique de ces cartes dans mon ordinateur et mon smartphone et je les ai imprimées, au format A3. Ces cartes réalisées à partir de la cartographie américaine Maxar/Vantor représentent chaque bâtiment et j’y ai ajouté des pictogrammes qui me semblent essentiels pour représenter les stations-service, les pharmacies, les commerces alimentaires, les cafés, les ateliers mécaniques, les écoles ou les cimetières. Des lieux qui peuvent m’être utiles mais également les lieux où je me rends. Sur chaque carte, la qualification de l’échelle du risque que je vais prendre est représentée par une pastille de couleur : noire pour un risque absolu, à moins de quinze kilomètres des Russes ; rouge pour un risque majeur, entre quinze et vingt kilomètres ; jaune pour un risque avéré, entre vingt et vingt-cinq kilomètres ; et gris, pour un risque potentiel entre vingt-cinq et trente kilomètres. Sachant qu’aujourd’hui, des frappes de drones FPV russes ont déjà dépassé la distance de trente-cinq kilomètres dans la région de Nikopol. Préparer une cartographie imprimée et en entrant dans le détail tel que le placement des arrêts de bus – qui sont parfois de véritables œuvres d’art en mosaïque – ou des bâtiments publics permet d’avoir une vue très précise et d’ensemble de la commune, de la mémoriser bien mieux que ce que permet de faire une indication GPS, surtout de s’y sentir plus en sécurité quand la menace venue du ciel est permanente. Savoir où se trouvent les garagistes et les postes de police présente aussi l’avantage de savoir quelle porte pousser en cas de panne importante sur mon véhicule car je crains que l’efficacité de l’assistance locale ne soit pas dans les standards habituels de la France.

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Le cercle noir représente le rayon d'action des obusiers ; les cercles rouge, jaune et gris, celui des drones FPV. Les trois pictogrammes rouges indiquent (approximativement - il faut être prudent !) où je loge. Tout le district de Nikopol est donc sous la menace des artilleurs russes. Au vu du risque, la connaissance des lieux et la préparation doivent être la plus fine possible. © Infographie Thierry Birrer.

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Exemple de carte au 1/8000e. Dans les localités estampillées en noir (danger le plus important pour une zone qui n'est pas une zone de combat), la précision monte au 1/4000e. Les points bleus indiquent des lieux déjà documentés depuis 2022. © Infographie Thierry Birrer


Pour pouvoir travailler à peu près correctement dans ces zones où je suis appelé à parfois résider, je me suis coupé en trois : mon auto, mon logement, moi-même. Mon sac à dos contient tout ce qu’il faut pour travailler et éventuellement me changer et me soigner en cas d’urgence absolue, avec un garrot et un pansement hémostatique par exemple. Mon logement, que je quitte dans la journée, contient une copie conforme de tout ce qui m’est nécessaire pour travailler et bien sûr des vêtements de rechange correspondant à la durée de mon séjour. Ma voiture contient une valise qui est la copie de celle de mon appartement. Ce qui fait que si le malheur devait arriver, une frappe de DLRA sur mon immeuble par exemple, je peux continuer à travailler et me changer. De la même façon, si une frappe FPV vise spécifiquement ma voiture – quand je n’y suis pas – ou qu’elle vient à être inutilisable à l’occasion de la destruction d’un immeuble frappé par un missile – une situation quotidiennement documentée depuis plus d’un an en Ukraine – je peux continuer à travailler. Dans l’absolu, si ma voiture et mon logement venaient à être détruits simultanément, mon sac à dos me permettrait de poursuivre mon reportage. Pour des questions de sécurité et ce quel que soit le lieu où je vais me trouver en Ukraine, je ne me gare maintenant jamais à moins de trois cents mètres du lieu où je dors. Ou du lieu où je travaille si je me trouve dans une zone que j’ai définie comme jaune, rouge ou noire. Depuis que deux journalistes autrichiens ont été délibérément ciblés en janvier 2025 par deux missiles russes sur leur logement à Kryvyi-Rïh – un lieu que j’ai plusieurs fois fréquenté – et qu’il s’avère que c’est sûrement après dénonciation, il ne faut pas que mon auto – clairement sérigraphiée PRESS – ne soit une indication que je loge à proximité. J’ai d’ailleurs déjà fait l’objet de dénonciations, certes auprès de l’armée ou de la police, mais en temps de guerre, aucune précaution n’est inutile. De fait, après réflexion et échanges divers, j’ai modifié la sérigraphie sur ma voiture de façon qu’il soit clairement identifié que je suis français car l’inscription PRESS ou ПРЕСА en ukrainien peut laisser penser que je suis un reporter ukrainien, donc une cible de choix pour un droniste russe. Le drapeau français est aussi large que l’inscription PRESS sur les portières. J’ai l’utopie de croire que cela peut être une protection quoique, à l’écriture de ces lignes, je me rappelle que le journaliste Frédéric Leclerc-Imhoff est mort le 30 mai 2022 alors qu’il circulait dans un camion humanitaire d'évacuation dûment sérigraphié. Certes, Sievierodonetsk était alors une zone de combat. Mais les ambulances visées à Nikopol ou les sauveteurs visés à Kyiv ces dernières semaines m’indiquent que mon utopie ne tient vraiment pas compte de la réalité. D’ailleurs, pour m’en convaincre, lundi 29 juin, un véhicule de pompiers a été frappé par un drone FPV à Nikopol. Et mardi 30 juin dans la nuit, quatre tirs d’obusiers pourraient avoir délibérément pris pour cible un boulanger français venu cuire du pain dans un village proche de Kherson.

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Un camion de pompiers ciblé le lundi 29 juin par un drone FPV russe alors qu'il était en intervention sur un incendie.
© Administration de l'oblast de Dnipropetrovsk.


Cette organisation est coûteuse puisque mon matériel photo/vidéo est triplé, de même que le matériel informatique. Les primes d’assurance sont également un point particulièrement onéreux. Spécifiquement pour l’Ukraine, l’assurance Battleface mis en place avec RSF, coûte 19€/jour. C’est 931€ pour l’intégralité de mon reportage. Mais elle couvre blessures et décès en cas de guerre et c’est la seule. S'y ajoute un Pass Intégral d’Europ Assistance qui couvre les accidents habituels de la vie lors d’un reportage, blessures et rapatriement en cas d’accident de la route (les routes ukrainiennes sont moins sécurisées que les nôtres) et le vol du véhicule n’est pas une hypothèse à effacer. Soit un coût de 66€ pour le reportage. En cas de décès, j’ai choisi d’être incinéré avec dispersion des cendres, y compris à l’étranger si cela arrivait. Ne souhaitant pas ajouter une charge administrative à ma famille dans ce sinistre cas, j’ai donc recherché qui/quoi/dont/où dans ce cas de figure. Le Centre de crise et de soutien (CDCS) du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères au quai d'Orsay à Paris m’a bien aidé. C’est gratuit mais très chronophage. Or le temps est également de l’argent. Pour le seul mois de juin, la préparation de ce voyage m’a demandé plus de cent dix heures.

Autre poste de dépenses, mon véhicule. On ne s’embarque pas dans un road-trip de plus de quinze mille kilomètres en huit semaines sans une vérification complète du véhicule. Comme les routes ukrainiennes sont parfois très délabrées (deux bombes anti-crevaions et un extincteur ne sont pas du superflu), un check-up complet est prévu le 23 juillet au terme des 7500 premiers kilomètres. Bilan d’un reportage de huit semaines : environ 5000€ tout compris, sauf… ma rémunération. Il faut donc en vendre des piges pour espérer gagner le SMIC !

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A un passage à niveau dans la région d'Odessa, des ornières sur une route nationale en décembre 2024 © Thierry Birrer.

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Des ornières imposantes sur la route nationale Kryvyi-Rïh/Nikopol en août 2022. © Thierry Birrer

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Une route départementale au nord-est de Kherson en janvier 2025. © Thierry Birrer


Pour le logement, si je continue à aller à l’hôtel à Lviv, Kyiv, Oujhorod ou Vinnytsia, dès que je m’approche de la ligne de front, je ne dors plus que chez l’habitant ou dans des appartements laissés vides par des réfugiés partis à l’étranger. Dans les villes sus-citées, j’ai délaissé les hôtels trop luxueux ou trop voyants car les lieux où j’ai dormi depuis 2022 à Odessa, Kryvyi-Rïh, Dnipro ou Kharkiv – des établissements quatre ou cinq étoiles – n’existent plus aujourd’hui, bombardés. En sus de ma ligne SFR, j’utilise également une carte SIM ukrainienne, de l’opérateur Kyivstar, mon numéro depuis avril 2022. Comme pour tout le reste, j’ai un troisième smartphone avec un autre numéro ukrainien. Comme on ne sait jamais ce qui peut arriver, je ne m’approche jamais à moins de cent-cinquante kilomètres de la ligne de front sans avoir la capacité d’être autonome sur au moins huit cents kilomètres. Il suffit que le front cède pour que ce soit la panique dans la population et que les stations-service soient prises d’assaut. 

Evidemment, j’ai mon propre équipement, gilet pare-balles et casque, mais je ne le porte pas. Surtout pas dès que je suis à moins de trente kilomètres du front. Ce n’est en aucun cas une garantie de respect de la part des dronistes russes et c’est, à mon avis, le plus sûr moyen d’être repéré de loin. Vêtu comme un habitant lambda, j’apparais comme un habitant lambda. De surcroît, me rendant dans ces zones dangereuses pour documenter comment les gens y vivent, je ne suis pas à l’aise d’interviewer, photographier ou filmer des personnes en étant totalement protégé alors que mon interlocuteur ou interlocutrice ne l’est pas du tout. Sans compter que je doute de l’efficacité d’un gilet et d’un casque contre un drone FPV. Certes, il est certain qu’un reporter touché alors qu’il porte un gilet PRESS est l’assurance que la qualification « crime de guerre » est instantanée, mais je ne prends pas ce risque. Il me reste tant de projets à réaliser qu’il est impératif que je rentre en France. Quel intérêt d’ailleurs à documenter une situation si ce n’est pour ne pas pouvoir présenter son travail ?

Ces derniers jours, j’ai souvent entendu : « Mais vous n’avez pas peur ? ». Evidemment que si. Je réponds systématiquement que « la peur protège » car elle impose de prendre des précautions. Plus j’aurai peur et plus je serai prévoyant. C’est cependant d’abord pour le peuple ukrainien que j’ai peur. L’ours russe acculé est capable du pire. J’espère que les problèmes de logistique des carburants qui, actuellement, affectent sérieusement la Russie clouent au sol les bombardiers lourds qui lancent les missiles balistiques Olechnik. 


Article écrit le 03/07/2026.

 

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