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Que la lumière soit ! Comment les Ukrainiens ont survécu à la guerre du froid menée par la Russie
Moscou a tenté de détruire le secteur énergétique ukrainien et soumettre la population par le froid durant l’hiver le plus rigoureux jamais enregistré depuis 2000. Le Kyiv Post a examiné dans un article publié le 21 mars 2026 comment les Ukrainiens ont reconstruit leur réseau électrique pour survivre.
Publié par le Kyiv Post le 21 mars 2026 – Traduit le 27 mars 2026.
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Un groupe électrogène dans la rue Velyka Arnautska à Odessa en décembre 2024. © Photo Thierry Birrer
Après le quatrième hiver de la guerre à grande échelle, le système énergétique ukrainien sort d'une des périodes les plus difficiles de son histoire. De décembre 2025 à mars 2026, les Ukrainiens ont subi douze attaques majeures et des centaines d'attaques mineures incessantes, impliquant plus de 5 000 drones de type Shahed, environ 150 missiles balistiques et des centaines de missiles de croisière. Mais le secteur énergétique ukrainien a tenu bon et les foyers ukrainiens bénéficient aujourd'hui d'une alimentation électrique quasi continue.
Comment cela a-t-il été possible ?
Les frappes russes de l'hiver 2025-2026 ont été les plus intenses de toute la guerre. Les Russes ont combiné leurs frappes avec des missiles, des drones et de l'artillerie. En prélude à ces attaques, ils utilisaient souvent simultanément des missiles de différents types, tirés de directions opposées, afin de saturer ou de contourner le système de défense aérienne ukrainien et d'infliger des dommages critiques, notamment au système énergétique du pays. Le ministère russe de la Défense n'a pas hésité à cibler des infrastructures civiles et a même mis en place un compteur sur son site web affichant le pourcentage d'infrastructures énergétiques ukrainiennes touchées.
Ce plan a échoué. Mais le mal est fait – un mal qui se fera sentir pendant des années. À la fin de l'hiver 2026, le déficit d'électricité du réseau s'élevait à 5-6 gigawatts, soit plus de 25 % de la production ukrainienne à l'automne 2025. Selon les données fournies au Kyiv Post par le groupe DTEK, la plus grande entreprise énergétique privée en charge de la production d'électricité en Ukraine, sur ses huit grandes centrales de cogénération produisant des milliers de mégawatts, trois se sont retrouvées sous occupation, tandis que les cinq autres ont subi des frappes de missiles et de drones. Au total, à la suite des attaques russes, l'Ukraine a perdu jusqu'à 50 % de sa production d'électricité. Selon les autorités, aucune installation énergétique en Ukraine n'a été épargnée par les frappes russes. Outre les centrales électriques, DTEK indique que plus de 9 000 lignes à haute tension, totalisant 30 000 kilomètres, ont également été endommagées ou détruites par ces attaques.
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En novembre 2022 dans la région de Kherson, des employés d’Ukernergo réparent une ligne à moyenne tension tandis que des démineurs travaillent au pied des poteaux afin de sécuriser les lieux qui viennent d’être libérés de l’occupation russe. © Photo Thierry Birrer
Pendant ce temps, à la télévision russe, ces frappes délibérées étaient ouvertement justifiées par l'objectif d'infliger un maximum de souffrances à la population civile ukrainienne – un but dicté par l'incapacité de la Russie à réaliser des gains significatifs sur le champ de bataille. Il en résulta de graves conséquences humanitaires. Dans certains quartiers de Kyiv et de sa région, le chauffage et l'électricité furent coupés pendant plusieurs jours ; d'autres quartiers ne bénéficièrent d'électricité que deux à six heures par jour. Avec la destruction des centrales de cogénération, non seulement l'électricité, mais aussi le chauffage disparurent. Le quartier le plus durement touché fut celui de Troïechtchyna à Kyiv qui compte près de 300 000 habitants. Ce quartier fut privé de chauffage pendant un mois entier (de mi-janvier à mi-février), alors que les températures en Ukraine descendaient jusqu'à -15 °C (ce fut l'hiver le plus froid du XXIe siècle). Pourtant, durant toute la deuxième semaine de mars, aucune coupure de courant n'a été signalée dans la capitale et ses environs. Les températures ont augmenté, atteignant 12 degrés en journée, et certains habitants ont même commencé à couper le chauffage. Le déficit du réseau électrique est passé de 5-6 gigawatts à 1 gigawatt, ce qui entraîne actuellement des coupures de courant allant jusqu'à quatre heures par jour. Cependant, ces coupures ne sont pas critiques et n'affectent pas sérieusement la vie des habitants. Les transports publics électriques, à l'arrêt pendant l'hiver, ont repris du service à Kyiv et dans d'autres grandes villes.
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Des habitants s’apprêtent à monter dans un tramway électrique à Kryvyi-Rïh en janvier 2025. Du fait des coupures électriques, le réseau de cette ville a dû suspendre le fonctionnement de lignes en janvier 2026. © Photo Thierry Birrer
Selon le groupe DTEK, 97 % des dégâts ont été réparés ou sont en cours de réparation, et jusqu'à 4 000 employés sont mobilisés pour ces travaux. De même, des milliers d'ouvriers sont mobilisés pour les réparations par Centrenergo, Kyivenergo et d'autres entreprises responsables de l'état des réseaux électriques. La Russie a systématiquement attaqué les centrales électriques, les sous-stations et les réseaux de transport d'électricité, tentant de priver le pays d'électricité et de chauffage. Malgré d'importants dégâts, le réseau électrique a tenu bon : la plupart des foyers bénéficient à nouveau d'une alimentation électrique stable et les équipes d'intervention rétablissent progressivement la capacité de production
Comment les Ukrainiens ont-ils réussi à rétablir leur système énergétique aussi rapidement ?
À la fin de la saison de chauffage 2025-2026, le secteur énergétique ukrainien, bien qu’endommagé, était fonctionnel. Le premier facteur a été l’incapacité des Russes à infliger des dommages véritablement critiques aux centrales électriques ukrainiennes ; après chaque frappe, les équipes de réparation se sont rapidement mises au travail et ont remis en service une partie des capacités.
Les campagnes de réparation ont constitué un facteur clef de la stabilisation du système. Les professionnels de l'énergie ont mis en place un nouveau modèle opérationnel avec des interventions d'urgence rapides après les attaques, l’utilisation d'équipements provenant d'autres centrales, la recherche de transformateurs et de turbines à travers l'Europe et la mobilisation maximale des équipes de réparation. Ce travail a permis de remettre en service une partie de la production thermique considérée comme perdue un an auparavant. Par ailleurs, la protection des installations énergétiques a également joué un rôle. Bien qu'imparfaite et liée au plus grand scandale de corruption de la présidence de Volodymyr Zelensky, elle a néanmoins contribué à la stabilisation du système, selon les professionnels de l'énergie.
Les entreprises énergétiques et les experts constatent que la production d'électricité thermique est la plus touchée. Selon des sources du Kyiv Post, la Russie cherche particulièrement à priver les civils de chauffage. « La production d'électricité thermique génère également de la chaleur et l'un des objectifs de ces frappes est de causer un maximum de souffrances aux civils en détruisant les systèmes de chauffage » a déclaré un responsable du secteur énergétique au Kyiv Post. « De plus, la production d'électricité thermique est flexible. Alors que les centrales nucléaires produisent une quantité stable d'électricité, les centrales thermiques peuvent produire plus ou moins en fonction des pics et des creux de la demande. Ainsi, en ciblant la production d'électricité thermique, on peut déstabiliser le système énergétique. » Selon les estimations des institutions internationales et des experts du secteur, plus de 80 % de la capacité de production d'électricité thermique a été détruite, endommagée ou temporairement indisponible en raison des hostilités et de l'occupation. Malgré l'ampleur des destructions, les équipes du secteur énergétique sont parvenues à remettre en état une part importante des équipements endommagés. Les travaux de remise en état ont été effectués sous le feu ennemi, souvent dans des délais records.
Les entreprises énergétiques affirment que la remise en état complète, même partielle, des installations détruites nécessiterait des investissements permettant de réintégrer au réseau environ 4 000 MW de capacité de production. Les centrales nucléaires, qui assurent la majeure partie de la production de base, constituent un autre facteur de stabilité. La production thermique joue désormais un rôle d'équilibrage, tandis que les centrales hydroélectriques contribuent à couvrir les pics de consommation. À l'automne 2024, Oleksiy Kucherenko, alors ministre du Logement et des Services publics, interrogé par le Kyiv Post sur les facteurs déterminants de la survie du système énergétique ukrainien, avait déclaré : « De la volonté de la Russie de frapper des installations nucléaires. » La Russie n'a pas osé frapper directement les centrales nucléaires (qui produisent actuellement plus de 50 % de l'électricité ukrainienne), bien que les frappes principales aient ciblé des postes de transformation électrique dans l'ouest du pays, où se trouvent les plus grandes centrales nucléaires, et à Kyiv. En particulier, plusieurs dizaines de missiles ont visé un poste de transformation dans la localité de Nalyvaikivka, à 40 kilomètres à l'ouest de Kyiv.
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En janvier 2025, la centrale nucléaire d'Enerhodar, dite de Zaporizhia, aux mains de l'armée russe. Avec ses six réacteurs sur les quinze que compte l'Ukraine et avant sa saisie par la Russie, elle représentait 43,1% de la production d'électricité nucléaire du pays. © Photo Thierry Birrer
Dans le même temps, la production décentralisée d'électricité s'est activement développée ces deux dernières années. Selon les entreprises énergétiques, plus de 5 000 nouvelles installations de production d'électricité verte et de petite taille ont été raccordées au réseau en 2025, soit deux fois plus que l'année précédente. Un exemple concret de cette approche a été présenté à Zhytomyr l'an passé.
Des mesures similaires ont été prises par Tchernihiv, Kharkiv, Poltava et d'autres villes. Il ne s'agit pas uniquement de mini-cogénérations alimentées par des granulés et des déchets triés. La plupart des projets sont des centrales solaires, de petites unités de cogénération et des systèmes énergétiques privés d'entreprises. Dans certains endroits, d'anciennes chaufferies datant des années 1930 à 1950 ont même été remises en service. Ce modèle diversifié renforce la résilience du système énergétique face aux attaques. Par ailleurs, les Ukrainiens ont amélioré l'efficacité énergétique de leurs maisons, hôpitaux, écoles et autres infrastructures. Actuellement, la production d'énergie solaire, autrefois considérée comme marginale, occupe une place importante dans le système énergétique. Avec le printemps et le réchauffement des températures, la consommation des ménages diminue tandis que la durée d'ensoleillement et l'intensité solaire augmentent. Dans ces conditions, les centrales solaires atteignent leur pleine capacité.
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Une centrale solaire dans la région de Lviv en mars 2022. © Photo Thierry Birrer
Enfin, le quatrième facteur est constitué par les importations d'électricité en provenance d'Europe, qui se poursuivent et que la Russie n'est pas parvenue à perturber, malgré quelques tirs de missiles. Il est à noter que la Hongrie était et demeure l'un des principaux exportateurs d'électricité vers l'Ukraine. Or, la Hongrie est l'un des plus farouches adversaires de l'Ukraine dans sa quête d'adhésion à l'UE, ainsi que dans la mise en œuvre des sanctions contre la Russie. La Hongrie représente plus de 40 % des importations ukrainiennes. L'intégration du système énergétique ukrainien au système européen a été amorcée au printemps 2022 et complétée par la construction de nouvelles lignes de transport les années suivantes afin de garantir la stabilité des importations d'électricité.
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Installation d’éoliennes dans la région de Mikolaïv en août 2022. © Photo Thierry Birrer
Et après ?
Tous les responsables et acteurs du secteur de l'énergie interrogés sont unanimes et disent que les bombardements russes sur le système énergétique ukrainien vont se poursuivre. « L’énergie est vitale pour le pays. Elle est le moteur de l’industrie, du bien-être de la population et de la mobilité. C’est un maillon essentiel dont la destruction peut aider l’ennemi à atteindre plusieurs objectifs ; nous nous attendons donc à une reprise des frappes », déclare un responsable.
Les premiers signes d’un possible changement de priorités en matière de frappes sont apparus en février, lorsque, outre les centrales électriques, l’infrastructure ferroviaire a également été prise pour cible. L’Ukraine possède l’un des réseaux ferroviaires les plus denses d’Europe de l’Est, et en temps de guerre, le chemin de fer remplit de nombreuses fonctions simultanément. Dans les régions en première ligne, les trains et, surtout, les locomotives de l’opérateur public Ukrzaliznytsia sont déjà la cible de frappes de drones. Des incendies criminels visant les armoires de relais ferroviaires, perpétrés par des saboteurs, sont régulièrement constatés dans différentes régions. Des frappes sur des cibles classiques, telles que les centrales électriques, sont également attendues – mais avec un changement de tactique. Cependant, tous s’accordent à dire qu’avec le retour des beaux jours et l’allongement des journées, il sera beaucoup plus facile pour les Ukrainiens de surmonter une éventuelle crise énergétique – surtout au vu des épreuves qu’ils ont traversées cet hiver.
Article initialement rédigé par Sergii Kostez, correspondant spécial du Kyiv Post. Il a travaillé pour différentes chaînes de télévision ukrainiennes comme reporter de terrain et en zone de guerre.
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